VIOLET GROHL - Be Sweet to Me :
J’avais acheté mes places pour le concert de VIOLET GROHL avant même la sortie de " Be Sweet to Me ". Les premiers singles avaient suffi. Quelque chose dans ces guitares épaisses, cette voix détachée et ces refrains qui accrochent immédiatement indiquait déjà que l’on n’avait pas simplement affaire à " la fille de ".  Bien sûr, son nom arrive avant elle. Il est impossible de parler de VIOLET GROHL sans rappeler qu’elle est la fille de DAVE GROHL, qu’elle a chanté avec les FOO FIGHTERS et les membres survivants de NIRVANA, et qu’elle a grandi dans une proximité avec l’histoire du rock que peu d’artistes de vingt ans peuvent revendiquer. Mais " Be Sweet to Me " mérite mieux qu’un arbre généalogique. Car Violet n’a pas découvert le grunge dans les archives, les documentaires ou les playlists "années 90". Elle en a vécu les prolongements de l’intérieur. Elle est née dans un monde qui avait vu mourir NIRVANA et HOLE, puis éclore les FOO FIGHTERS sur leurs décombres encore fumants. Ce qui est devenu pour beaucoup une esthétique vintage appartient chez elle au récit familial, presque à la langue maternelle. Cette proximité s’entend immédiatement.
" Be Sweet to Me " retrouve le grain, la tension et l’insolence de ce rock alternatif qui donnait l’impression, au début des années 1990, que la musique pouvait à nouveau être sale, dangereuse et terriblement séduisante. Les guitares débordent, les amplis grésillent et les morceaux avancent avec cette nonchalance étudiée qui consiste à faire croire que rien n’a réellement d’importance tout en jouant chaque refrain comme si la survie du groupe en dépendait. À l’écoute du disque, je revois l’excitation provoquée par les premiers albums de HOLE. COURTNEY LOVE, sa robe de poupée à col Claudine, son rouge à lèvres étalé et cette manière de faire cohabiter la vulnérabilité, la violence et une forme de glamour ravagé. Une féminité qui ne demandait aucune permission et qui pouvait passer de la fragilité à la morsure en quelques secondes.
Cette ombre traverse " Be Sweet to Me ", mais elle n’est jamais seule. On pense aussi aux BREEDERS, à VERUCA SALT, à PJ HARVEY, parfois aux QUEENS OF THE STONE AGE (cette intro de " Bug in the cake " est splendide et tout le reste de la chanson également) dans la lourdeur plus sensuelle de certains riffs. Sur un ou deux morceaux, c’est même le spectre d’ALICE IN CHAINS qui apparaît : des guitares plus sombres, un ralentissement du tempo et cette sensation que quelque chose de toxique circule sous la mélodie. Le disque ne cherche pas à dissimuler ces références. Il les porte avec la fierté de ceux qui savent d’où ils viennent. Mais Violet ne se contente pas de les reproduire : elle les filtre à travers une sensibilité plus contemporaine, une voix plus froide, presque désaffectée, et une écriture qui mélange séduction, menace et humour noir.
" Cool Buzz"  est convaincant. Le morceau rugit, accélère et laisse entrer quelques guitares presque ska avant de s’écraser contre des batteries hardcore. C’est vif, arrogant et suffisamment direct pour donner immédiatement envie de vérifier ce que cela peut produire dans une salle pleine. " Often Others " prend davantage son temps. Le titre rampe, gronde et installe une tension plus lourde. C’est là que l’on retrouve le mieux cette ombre d’ALICE IN CHAINS, moins dans l’imitation que dans la manière de rendre la lenteur inquiétante et presque physique. " Mobile Star " révèle une autre facette. La voix devient plus proche, plus étrange, presque murmurée à l’intérieur de l’oreille. Le morceau possède quelque chose de trouble et de cinématographique, comme une scène de David Lynch éclairée par un vieux téléviseur.
Mais mes préférences vont peut-être à " THUM " et " Bug in the Cake ". Deux morceaux qui résument la réussite de l’album : des guitares immédiatement familières, des mélodies qui restent en tête et suffisamment d’étrangeté pour empêcher l’exercice nostalgique de devenir trop sage. Sur " Bug in the Cake ", le refrain autour d’une fête chez la grand-mère pourrait presque relever de la plaisanterie privée. Il devient pourtant l’un de ces détails absurdes qui donnent une personnalité à un disque et distinguent une chanson d’un simple assemblage de références. Car " Be Sweet to Me " est avant tout un album de sensations. Il ne cherche pas à révolutionner un langage musical que Violet connaît déjà parfaitement. Il ravive plutôt ce que cette musique provoquait lorsqu’on la découvrait adolescent : l’envie de monter le volume, de salir les enceintes et de considérer qu’un larsen bien placé constitue parfois une réponse suffisante aux problèmes de l’existence.
" Plastic couch " semble presque convoquer le GROHL de NIRVANA et de la seule chanson qu’il a écrite seule, on ressent les mêmes sensations que sur " Marigold ", face B écrite par son père. Il y a évidemment quelque chose de vertigineux à entendre une jeune femme de vingt ans faire renaître le son de notre adolescence avec autant de naturel. Pour nous, Seattle était une ville mythologique. Pour elle, c’est une histoire racontée à table, une mémoire familiale et un héritage dont elle ne cherche pas à s’excuser. C’est précisément ce qui rend le disque attachant. VIOLET GROHL ne fuit pas son nom, ne le transforme pas en handicap artificiel et ne prétend pas être sortie de nulle part. Elle sait les portes qu’il lui a ouvertes. Mais une porte ouverte ne suffit pas à écrire " Cool Buzz ", " Often Others " ou " Bug in the Cake ". " Be Sweet to Me " possède l’énergie, les riffs et les chansons nécessaires pour exister au-delà de son patronyme.
Alors oui, j’avais acheté mes places avant d’entendre l’album entier. Les singles avaient déjà gagné la partie. Le disque ne fait que confirmer l’intuition : VIOLET GROHL est davantage que la dépositaire d’un héritage prestigieux. Elle est une jeune femme qui prend le grunge là où sa famille et toute une génération l’ont laissé, puis le remet en circulation avec ses propres obsessions.
Et soudain, en l’écoutant, je ne suis plus tout à fait en 2026. Je retrouve Seattle, les premiers HOLE, les guitares d’ALICE IN CHAINS, Courtney et ses robes à col Claudine. Je retrouve surtout cette excitation adolescente face à un disque qui donne envie de tout écouter plus fort que raisonnable. Le concert était déjà réservé. Après " Be Sweet to Me ", il devient difficile de prétendre que c’était seulement par curiosité. En espérant qu’elle transcende par sa fougue les titres en les rendant plus électrique comme savait le faire SILVERCHAIR à leurs débuts.

(Chronique réalisée par Djaycee)


Date de sortie: 29 mai 2026
Label/Distributeur: Auroura/Republic Records
Site Web: www.violetgrohl.com
Violet Grohl

1. THUM
2. 595
3. Bug In The Cake
4. Last Day I Loved You
5. Big Memory
6. Mobile Star
7. Often Others
8. Applefish
9. Cool Buzz
10. Pool of My Dreams
11. Plastic Couch