Interview réalisée par Djaycee par mail au mois de Mai 2026.
Photos réalisées par Anto Borie. Il y a des concerts auxquels on va parce qu’on a coché une date. Et puis il y a ceux auxquels on se rend parce que quelqu’un vous a glissé, avec l’air de ne pas plaisanter du tout, que ce serait franchement dommage de passer à côté. Quand Ted de W-FENEC m’a parlé du passage de DOPPLER à l’Alimentation Générale, le message était limpide : concert immanquable. Sur place, dans une salle à taille humaine, chaude, dense et pas franchement pensée pour faciliter la vie des photographes, le trio lyonnais a confirmé tout le bien que l’on pouvait attendre de lui. D’autant que revoir Yann Coste derrière les fûts, que l’on connaît aussi via LES FILLS MONKEYS, ajoutait une touche de plaisir personnel à l’affaire. Dans la foulée de ce concert et autour de la sortie de " Pourquoi ce disque ? ", dix-sept ans après " Songs To Defy ", nous avons échangé avec DOPPLER sur ce retour, l’instinct, le bruit, le studio Black Box, la scène lyonnaise et cette drôle de nécessité de continuer à faire de la musique quand tout semble parfois inviter à faire l’inverse. Dix-sept ans après " Songs To Defy ", pourquoi ce retour devait-il prendre la forme d’un nouvel album plutôt que d’une simple tournée nostalgique ? Eh bien, à l’origine, on voulait simplement faire un seul concert pour fêter les dix ans de notre mort, notre jubilé… Et puis, on a eu pas mal de propositions de dates et ça s’est effectivement transformé en tournée de reformation en 2022/2023. Alors pas si nostalgique que ça, car plein de gens nous avaient découverts pendant notre pause et ne nous avaient jamais vus avant ! En parallèle, Xavier et moi avions commencé à travailler sur un nouveau projet avec Nico à la batterie, Ni, L’Effondras, qui s’occupe aussi des lumières dans DOPPLeR. Et puis, on s’est rendu compte que ça ressemblait de plus en plus à du DOPPLeR, alors on en a parlé à Yann et on a décidé de se lancer dans un nouvel album. Le titre " Pourquoi ce disque ? " ressemble presque à une provocation ou à une remise en question permanente. Est-ce une manière de refuser l’évidence même du retour ? Bah, chacun peut y voir ce qu’il veut… On peut se poser cette question pour plein de raisons : Pourquoi continuer à faire de la musique à 50 ans alors que ça ne nous rapporte rien ? À enregistrer sur bandes et à faire des vinyles à l’heure des plateformes de streaming ? À faire des albums avec un ordre des morceaux réfléchi alors que tout le monde écoute des playlists ? Pourquoi continuer à faire tout ça ? À être artiste en 2026 ? Bref, la liste est infinie… Votre musique a toujours semblé fonctionner comme un organisme vivant, traversé par des flux, des tensions et des accidents. Est-ce quelque chose que vous conceptualisez encore aujourd’hui ou est-ce devenu totalement instinctif ? Notre façon de composer est plutôt instinctive, même si partir d’un concept peut aussi donner quelque chose d’intéressant. Il ne faut pas se restreindre quand on part à la pêche aux idées… Nous avons construit ensemble notre vocabulaire musical au fil des années et maintenant nous fonctionnons beaucoup à l’instinct, car on se connaît très bien. Sur scène, on ressent souvent, et notamment lors de votre dernier concert parisien, une montée quasi physique, comme si les morceaux étaient pensés pour épuiser autant les corps que les esprits. Cherchez-vous consciemment cet état de transe ? On a toujours aimé les musiques répétitives, les musiques qui t’emportent sans que tu ne saches plus où donner de la tête. On ne cherche pas spécialement cet état de transe, mais si on arrive à cumuler l’intérêt de l’esprit à la transe physique, j’en suis ravi ! Le morceau " Snowflakes In An Avalanche " clôt le concert comme une immense décompression émotionnelle. Avez-vous toujours besoin de terminer vos sets par une forme de vertige ou de suspension ? Ou, comme à Paris, allez-vous céder à un rappel non prévu sur la setlist ? On a pas mal de morceaux à tiroirs, avec une ambiance plutôt cinématographique dans notre discographie, et ces morceaux se prêtent bien à clore les concerts. Après, en fonction de l’ambiance du jour, on peut toujours décider de rajouter une petite touche de frénésie pour finir ! Mais tout dépend du set. Quand on ouvre pour THE YOUNG GODS, par exemple, on ne peut pas développer ces morceaux à tiroirs car notre temps sur scène est limité. Dans ce cas, on va terminer de manière plus frontale, pas le temps de décompresser ! Votre musique repose beaucoup sur les contrastes : saturation et silence, chaos et retenue. Avec les années, est-ce devenu plus difficile ou au contraire plus naturel de gérer ces équilibres ? Alors, c’est vraiment ultra naturel pour nous de jouer avec les contrastes. C’est nécessaire de créer du relief dans la musique. Une partie calme sera mise en valeur si elle suit le chaos et une partie énergique sera décuplée si elle vient après le silence. On a l’impression que la voix a gagné en présence sur ce nouveau disque, tout en restant profondément intégrée au magma sonore. Comment avez-vous travaillé cet aspect avec Peter Deimel ? Avant d’arriver en studio, on avait déjà préparé nos arrangements de voix. Peter a travaillé sur la prise de son pour capter de la proximité tout en gardant un côté granuleux, voire saturé pour celle de Xav, qui chante dans un mégaphone. Après, au niveau du mix final, c’est Peter qui a réussi à nous convaincre de les mettre autant en avant. Nous, on n’avait pas l’habitude de les mixer si proche ! Et on est très contents du résultat. Black Box semble presque être un quatrième membre fantôme de DOPPLER. Qu’est-ce que ce studio vous apporte que vous ne retrouvez pas ailleurs ? Le lieu en lui-même est déjà super cool. On est en pleine campagne, on peut s’immerger dans l’enregistrement sans se laisser distraire par les tentations de la ville, héhé :) Mais surtout, c’est le travail de Peter qui est remarquable. Il a une énorme expérience, il est une encyclopédie vivante de la prise de son et de l’enregistrement sur bandes, mais tout en gardant une passion et une envie d’expérimenter intactes. Et puis humainement, c’est une crème. Il est super gentil, tout en sachant dire quand il n’est pas d’accord ;) Ce qui est hyper important car le studio amène toujours son lot de stress et de tension. C’est très important de savoir gérer ce côté-là également. Vous évoquez souvent CONDENSE, BÄSTARD ou encore cette effervescence lyonnaise du tournant des années 2000. Avec le recul, avez-vous conscience d’avoir vous-mêmes influencé toute une génération de groupes noise français ? Un peu plus depuis notre tournée de reformation, où on a croisé pas mal de gens qui sont venus nous le dire. Mais sinon, on ne s’en rendait pas vraiment compte, car avec l’âge et nos vies de famille, on s’est retrouvés un peu déconnectés de la scène noise. En tout cas, c’est une forme d’aboutissement pour nous de savoir que d’autres ont suivi nos traces comme nous l’avions fait avec nos aînés. Votre parcours donne l’impression d’avoir toujours avancé sans compromis ni stratégie de carrière classique. Est-ce que cette liberté est devenue aujourd’hui une nécessité absolue pour continuer ? La musique qu’on pratique a toujours été une musique de niche. Dans ce cas-là, c’est de toute façon compliqué d’avoir un plan de carrière classique. Donc autant être libre et faire ce qu’on veut ;) En réécoutant " Si nihil aliud " ou " Songs To Defy ", entendez-vous encore les mêmes groupes… ou avez-vous parfois l’impression d’écouter des étrangers ? Bah, on est plutôt contents de voir que malgré le temps qui passe, ces disques ont plutôt bien vieilli et qu’on ressent toujours les mêmes choses en jouant ces morceaux. On est totalement en phase et fiers de notre discographie passée. Bien sûr, on ne referait pas certaines choses à l’identique, mais de manière générale, c’est plutôt flatteur d’entendre que les gens sont encore très attachés à ces disques et qu’ils ont su passer l’épreuve du temps. Le public semble aujourd’hui plus réceptif aux musiques hybrides, abrasives et répétitives qu’au début des années 2000. Pensez-vous que DOPPLER arrive finalement dans une époque plus prête à vous entendre ? Alors, je n’en ai aucune idée… De mon point de vue, je n’ai pas trop l’impression que les choses aient changé… On est encore loin de passer à la télé ou dans les radios/réseaux mainstream… Ça reste des musiques marginales, je pense… Mais j’espère me tromper et qu’un jour les gens découvriront qu’un monde musical immense les attend en dehors de la soupe mainstream qu’on leur sert tous les jours ;) Le concert de reformation au Ninkasi Kao a visiblement agi comme un déclic. À quel moment avez-vous compris que DOPPLER n’était plus seulement un souvenir mais redevenait un groupe vivant ? Quand, suite à l’annonce de notre reformation pour ce concert-jubilé, on a eu des tas de propositions de dates partout en France. Du coup, les gens nous ont fait savoir qu’ils préféraient qu’on soit vivants plutôt qu’un souvenir. C’est motivant ! Votre set actuel mélange anciens morceaux et nouvelles compositions avec une étonnante fluidité. Était-ce important que " Pourquoi ce disque ? " s’inscrive dans une continuité plutôt que dans une rupture ? On ne s’est pas vraiment posé la question, on a fait les choses naturellement. C’est dur d’avoir du recul sur nous-mêmes pour pouvoir dire si on est dans la continuité ou la rupture. On a forcément intégré quelques nouvelles influences musicales durant cette pause de dix ans et donc ça aurait pu créer une rupture. Mais au final, notre personnalité reste la même et il semblerait, après les premiers retours, que ce disque s’inscrive plutôt dans la continuité. Après cette tournée et les nombreuses dates déjà annoncées jusqu’en 2027, avez-vous le sentiment que DOPPLER est redevenu un groupe "actif", ou continuez-vous à fonctionner dans une logique très organique, presque au jour le jour ? En ce moment, nous sommes un groupe actif car en tournée jusqu’à l’été 2027. On espère bien pouvoir présenter ce nouveau disque à un maximum de gens sur cette période. Après, c’est difficile de se projeter au-delà. Pour l’instant, on profite du moment présent et on verra bien ce que l’avenir nous réservera ! La question que je n’ai pas posée et la réponse à celle-ci ? Eh bien, aucune ma foi, ce fut une interview très complète ! Le mot de la fin ? Des bisous. ![]() |