MINA TINDLE + LONNY
Paris le 13/04/26
(Le Trianon)




Dire que ce concert était attendu est un euphémisme.
Nous devions normalement interviewer MINA TINDLE dans l’après-midi, mais la mise en place du concert a eu raison de ce rendez-vous. Frustration, donc, sur le moment. Mais il y a des soirs où la musique se charge elle-même de tout remettre à sa place, et ce 13 avril 2026 au Trianon en faisait clairement partie.

L’histoire, pour moi, remonte à février 2024. Une assemblée générale d’association à laquelle je devais participer pour le travail, un hasard de placement à table, et me voilà à discuter avec Pierre-Yves, trésorier, ingénieur de formation, mais surtout passionné avec cette étincelle dans les yeux qui ne trompe pas. Très vite, nous parlons musique. Il me parle de THE NATIONAL, groupe que j’avais découvert à l’époque où Les Inrocks avaient encore très franchement “rock” dans le nom, puis un peu laissé filer. Il les a vus à Londres, nous échangeons quelques souvenirs, puis chacun repart de son côté. Moi, je continue à creuser. Et je découvre à quel point les frères Dessner sont partout dans tout ce qui se fait de beau, d’ambitieux ou d’émouvant outre-Atlantique, de NICK CAVE (nommé aux oscars avec Bryce) à TAYLOR SWIFT ou GRACIE ABRAMS (pour Aaron). La dernière est dans le top de ma playlist de ma fille et les rencontrer autour d’une interview aurait été magique…
Puis arrive dans mes mails, au dernier trimestre 2025, l’annonce par Tomboy Lab (poke Mélissa et Mayliss) d’un nouvel album de MINA TINDLE prévu pour novembre. Instantanément, des souvenirs remontent. " Pan ", bien sûr, mais surtout " To Carry Small Things ", disque refuge, disque délicat, disque qu’on retrouve parfois au moment exact où l’auditeur en a besoin. Je replonge alors à corps et à cœur perdu dans l’univers de Pauline de Lassus, et " Compass Rosa " devient très vite l’un de ces albums qui accompagnent les jours compliqués sans jamais les alourdir. Un disque lumineux qui console sans faire semblant. Quand le concert du 13 avril 2026 au Trianon est annoncé, il n’y a plus à réfléchir. Quand, au fil des semaines, la liste des invités s’allonge, l’excitation monte encore d’un cran. Et quand l’affiche finit par signaler la présence de la quasi-intégralité de THE NATIONAL, je contacte Pierre-Yves sans hésiter pour lui proposer que nous vivions cette soirée ensemble. Certaines affiches appellent une réponse immédiate. Et il accepte en se faisant fournisseur officiel de " Ronds jaunes ", biscuits bretons, https://lesrondsjaunes.com/ pour la soirée.
Avant cela, nous commençons avec un petit verre entre amis, puis il faut déjà les quitter pour aller m’harnacher avec mes deux boîtiers. Je ne suis jamais tout à fait léger dans ces moments-là, mais il y a des fardeaux que je porte avec joie.

La première très bonne nouvelle du soir s’appelle LONNY.
Certainement la meilleure première partie qu’on pouvait imaginer dans ce registre, quelque part entre tradition française et folk anglo-saxonne, avec cette grâce à la fois terrienne et flottante qui évoque les grands espaces, les bords de mer, les fêlures qu’on apprivoise. À égalité, dans mon cœur, avec CLAIRE DAYS, qui excelle elle aussi dans cet entre-deux si difficile à tenir.
Déjà vue aux côtés de CLAIRE DAYS, LONNY confirme ici tout le bien qu’on pensait d’elle. Son folk est superbe, habité, jamais décoratif. Elle entre sur scène émue, visiblement heureuse d’être là. On sent chez elle cette pudeur des artistes qui n’ont pas besoin d’en faire trop pour installer quelque chose. Elle connaît bien MINA TINDLE, avec qui elle a partagé un duo en italien que j’aurais d’ailleurs adoré entendre ce soir (LONNY a également été victime de l’enjeu du concert de ce soir, et un featuring n’était pas possible même si le doute planait sur la setlist que m’a transmise l’artiste). Le deuxième morceau lui est dédié. Plus tard, elle demande s’il y a des Normands dans la salle avant d’annoncer une histoire d’amour qui finit bien. Forcément, le cœur se tourne vers " Le sable normand ", cette chanson si simple en apparence, mais traversée de sel, de lumière et d’absence. Chez LONNY, la mer n’est jamais seulement un paysage. C’est un espace mental, presque une façon de tenir debout. Son écriture porte les traces d’une rupture fondatrice, mais elle ne s’enferme jamais dans le ressassement. Il y a chez elle quelque chose d’empathique mais d’intransigeant, une poésie qui regarde la douleur sans s’y noyer. Ses chansons avancent comme de petits ex-voto, des gestes fragiles mais tenaces adressés à la vie.
" Perdue ", à l’origine " Forget Me Not ", traduite par Stéphane Milochevitch, devient ainsi un très beau moment suspendu. Un morceau sur l’incertitude, sur ce qui se dérobe, sur ce qu’on tente malgré tout de retenir. Et puis, déjà, le dernier titre arrive. Les premières parties de cette qualité sont toujours trop courtes, c’est une loi scénique absolument injuste. LONNY invite alors Flora Hibberd et Blumi à la rejoindre. Le micro de Blumi fait des siennes, le stress monte un peu, mais LONNY en rit avec ce naturel charmant de celles qui savent qu’un vrai concert a aussi besoin de petites accroches. " C’est ce qui arrive quand on n’utilise pas d’ordinateur sur scène ", glisse-t-elle. Puis le son revient, et les trois voix se mêlent superbement sur " Black Hole ". Cinq titres seulement, mais un set d’une grande tenue, assez pour donner envie d’y retourner, et vite.

Set-list :
1. Le goût de l’orge
2. Incandescente
3. Le sable normand
4. Perdue
5. Black Hole feat. Flora Hibberd & Blumi




Puis vient MINA TINDLE.
Commençons par les maigres déceptions. D’abord, ne pas avoir pu faire cette interview prévue. Ensuite, l’absence de " To Carry Small Things ", qui reste pour moi un sommet absolu de sa discographie. Mais quand une artiste a autant de beaux morceaux, il faut forcément renoncer à certains. Et enfin, petite frustration très personnelle, voir arriver dès l’ouverture l’un de mes titres préférés du nouvel album. Le plaisir est immense, bien sûr, mais il se teinte aussitôt d’un très léger " déjà ? ".
Car c’est " Victoire Trésor " qui ouvre le bal, avec les cordes du Quatuor Zaïde (Charlotte Maclet – Leslie Boulin Raulet – Céline Tison – Juliette Salmona). Et quel choix. Écrite pour sa cousine, cette chanson nous fait entrer d’emblée dans quelque chose de très intime. MINA TINDLE ne nous invite pas seulement dans son univers, mais presque dans sa famille, dans sa mémoire affective. Le Trianon, avec son élégance feutrée et ses moulures, offre un écrin parfait à cette entrée en matière. Tout est là dès les premières minutes, cette douceur sans mollesse, cette délicatesse qui n’exclut jamais la densité émotionnelle.
" Serenade " enchaîne, puis " Heaven Thunder ", autre single de " Compass Rosa ", sur lequel l’ombre de SUFJAN STEVENS plane naturellement. Son absence physique ce soir n’a rien de surprenant, au regard de sa santé, mais sa présence artistique irrigue plusieurs morceaux. Le concert s’installe ainsi dans une forme d’évidence. La salle est conquise, sans effort apparent. Le set avance dans un univers onirique, vaporeux parfois, mais jamais évanescent. C’est un disque de réconfort, oui, mais un réconfort adulte, lucide, traversé par les deuils, les attachements, les filiations.
Douze titres sur dix-neuf viennent de " Compass Rosa " ou de sa version augmentée, attendue le 24 avril 2026. Et ce n’est pas un hasard. Le disque tient remarquablement la scène. Il s’écoute au soleil, face à la mer, comme au coin du feu quand tout se complique dehors. Il accompagne sans peser. Il élève sans surplomber. Ce n’est pas de la folk dépressive dans ses habits beiges, c’est une musique de l’apaisement actif, une musique qui remet un peu d’air dans la poitrine.
Le groupe qui l’accompagne est à l’avenant. Bryce Dessner, évidemment, Olivier Marguerit, Kate Stables de THIS IS THE KIT, Lucien Chatin, le Quatuor Zaïde, et Michael Blasky au saxophone sur certains morceaux. Sur " Ladies ", dédié aux femmes de sa vie, sa mère et sa grand-mère, le saxophone apporte une chaleur supplémentaire, une intimité plus charnelle encore. " Compass Rosa ", prononcé presque " Rossa " comme pour rappeler ses racines, devient alors vraiment ce qu’il promettait d’être, une rose des vents émotionnelle, un disque guidé par la mémoire et les présences tutélaires.
" Bells " marque l’entrée des morceaux issus de " Taranta ", et pendant ce temps je quitte le parterre pour prendre de la hauteur. Le deuxième étage du Trianon offre cette vigie rare où je peux à la fois chercher des angles, observer les côtés de scène et profiter de la scénographie. Certaines salles sont belles, d’autres sont utiles. Le Trianon, ce soir-là, était les deux.
Puis vient " Rosa ", et avec lui le premier grand moment de bascule émotionnelle. C’est le genre de chanson qui vous rattrape à l’endroit exact où vous pensiez être solide. MINA TINDLE y chante la disparition, l’amour qui reste, la peine qui cherche sa forme. Je pense à mes proches, à ceux qui s’éloignent, à la vie qui file trop vite. Chez elle, la douceur n’adoucit pas tout. Elle rend simplement le réel respirable.
Et c’est précisément au moment où la mélancolie pourrait s’installer durablement qu’elle choisit d’ouvrir une parenthèse absolument folle en invitant sur scène THE NATIONAL ou presque. Matt Berninger, Aaron Dessner, Ben Lanz (déjà présent dans le backing band), Bryce Dessner bien sûr, avec les cordes qui reviennent pour envelopper l’ensemble. Trois titres de " I Am Easy to Find " vont alors résonner dans le Trianon, et tout prend une ampleur supplémentaire.
" Oblivions " d’abord, sublime. Puis " I Am Easy to Find ", tout aussi bouleversant. Et enfin " Rylan ". Matt Berninger impressionne par sa retenue, sa manière de ne jamais chercher à voler la lumière. Il est là pour servir les chansons et pour servir MINA TINDLE, avec une élégance rare. On le voit osciller entre les deux frères Dessner, Aaron au piano, Bryce à la guitare. Les voix se répondent, s’enlacent, et nous comprenons une nouvelle fois pourquoi THE NATIONAL laisse une telle empreinte sur scène. Non pas par grandiloquence, mais par précision émotionnelle presque chirurgicale.
Quand MINA TINDLE, presque spectatrice de son propre concert, lance un " c’était bien, non ? ", la question fait sourire. Oui, c’était bien. Plus que bien, même. Le public a manifestement pris autant de plaisir à écouter qu’elle à chanter.
La fin de concert ne relâche rien et garde ce même niveau de grâce. " Pour le soleil " arrive ainsi avec une douceur lumineuse toute particulière. C’est le morceau préféré de Pierre-Yves, et tandis que je l’écoute deux étages en-dessous de lui, je pense forcément à ce fil invisible qui relie les concerts, les amitiés et les chansons que nous adoptons presque comme des repères personnels. Il y a dans ce titre quelque chose d’immédiatement réconfortant, de solaire au sens le plus noble, une manière d’éclairer sans éblouir.
Sur " Not Losing ", Michael Blasky revient au saxophone et sa présence redonne aussitôt au morceau cette chaleur presque physique, ce supplément d’âme feutré qui fait vibrer encore davantage l’intimité du concert. Le cuivre vient caresser la chanson plus qu’il ne l’accompagne, et tout semble alors gagner en profondeur. " Lullaby " offre un autre très beau moment de communion. MINA TINDLE invite le public à chanter, et la salle entière se transforme peu à peu en chorale géante sur le refrain. Le Trianon devient alors un cocon habité de voix, un espace suspendu où scène et fosse ne font plus qu’un. Ce n’est plus seulement un concert, c’est une assemblée douce, presque une berceuse collective.
Après le rappel, le retour sur scène se fait dans une atmosphère à la fois légère et touchante. " Toute une vie " est dédiée à son fils. Mina glisse alors, avec ce mélange de tendresse et d’humour qui la rend si attachante, que Bryce et elle ont eu l’intelligence de faire un enfant ensemble. Puis elle réalise qu’elle est peut-être allée un peu trop loin dans l’intime, vois le visage de son fils et lâche, amusée, qu’elle croit bien venir de lui faire la honte de sa vie. Le public rit, mais sans que cela rompe l’émotion du morceau. Au contraire, cela le rend encore plus incarné. Puis vient " Taranta ", et MINA TINDLE se souvient qu’elle avait déjà joué ce morceau dans cette même salle en 2012. Le temps se replie joliment sur lui-même. Pour faire revivre à sa manière la tarentelle, cette danse des " folles " à l’origine de la chanson, Pauline indique qu’il y 14 ans, Moira était sur scène. En 2026, Moira est dans la salle et Pauline propose aussi au public de suivre ses mouvements si jamais elle se met à danser au milieu de la fosse. Le morceau prend alors une dimension presque rituelle, entre souvenir ravivé et célébration joyeuse.
Vient ensuite ce qui devait être le dernier morceau de la setlist, " Pan ", coécrit avec JP NATAF des INNOCENTS. En le réécoutant, il devient d’ailleurs évident d’y reconnaître la patte du musicien, ce sens très particulier de la mélodie qui semble flotter tout en allant droit au cœur. JP NATAF est présent avec sa guitare pour un duo qui sans effacer la parenthèse THE NATIONAL laissera un souvenir inoubliable. A ses côtés, les " Panpans " mentionnés sur la setlist rassemblent tous les guitaristes dont les accords touchent Mina, son frère, Guillaume Villadier, David Chalmin, Aaron Dessner et Stéphane Milochevitch. Que de six-cordes réunies pour ce qui devait être le final.
Mais MINA TINDLE revient encore une fois avec Bryce pour offrir " Indigo ", hors set-list, comme un cadeau supplémentaire. Une dernière délicatesse, presque une confidence déposée après le salut. À ce stade, on ne compte plus vraiment les morceaux, on essaie juste de retenir ce qui peut l’être.
Voilà un bail que MINA TINDLE ne nous avait pas donné de nouvelles discographiques. " Sister " remontait à 2020, en plein Covid. Entre-temps, Pauline de Lassus s’est installée au Pays basque, a réalisé des clips, a dessiné, s’est tue aussi. " Compass Rosa " porte tout cela. On y entend le retrait du monde, mais aussi le retour à lui. On y entend les deuils, les transmissions, la nature, l’enfance, et cette volonté tranquille de remettre de la beauté là où tout vacille.
Nous sortons de la salle, je trouve Mélissa qui se fait la messagère des ronds jaunes pour le groupe, je lui donne mes vinyles pour tenter une dédicace et notamment pour le " The Good Riddance Acoustic Shows LP " pont entre l’univers musical de mes filles et le mien pour que cette soirée laisse un souvenir au marqueur sur la pochette jaune… Seul mon " Compass Rosa " trouvera le marqueur de Mina mais c’est déjà beaucoup. Mes amis ont attendu la groupie que je suis dehors, nous passons la porte du restaurateur d’à côté et nous finissons avec une menthe pastille. La menthe poivrée conclut cette soirée que nous voudrions interminable.
Ce soir au Trianon, MINA TINDLE n’a pas seulement célébré un nouvel album. Elle a proposé un refuge. Pas un refuge de fuite. Un refuge de justesse.
Et franchement, par les temps qui courent, c’est déjà immense.

Set-list :
1. Victoire Trésor
2. Serenade
3. Heaven Thunder
4. How Many
5. My Light
6. Ladies
7. Heaven Sake
8. Bells
9. Rosa
Avec THE NATIONAL :
10. Oblivions
11. I Am Easy to Find
12. Rylan
13 Pour le soleil
14. Not Losing
15. Lullaby
Rappel 1 :
Toute une vie
Taranta
Rappel 2 :
Pan
Hors Set-list :
Indigo



Merci à Mina est à ses invités. Merci à Bryce et Kate d’avoir accepté la collab instagram, quelle chance de voir nos photos sur vos comptes. Merci à Mélissa pour avoir échangé avec nous en amont et pour le pass photo. Merci à Maylis. Merci à Pierre-Yves d’avoir été présent, les concerts sont souvent des moments de solitude volontaire pour le photographe, mais c’est également plaisant de le partager avec des amis.


(Review et photos réalisées par Djaycee)

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