BILLY CORGAN
A NIGHT OF MELLON COLLIE AND INFINITE SADNESS

Paris le 08/09/26
(Salle Pleyel)


Billy Corgan @ Paris le 08/09/26

Il y a des concerts que l’on attend. Et puis il y a ceux dont on découvre, une fois qu’ils ont commencé, qu’on les attendait depuis trente ans. J’étais ado quand j’ai acheté " Mellon Collie and the Infinite Sadness ". Le conseil tenait en une phrase d’une redoutable efficacité dans un magazine. " Si tu aimes NIRVANA, tu aimeras les SMASHING PUMPKINS ". Je ne savais évidemment pas encore que ce double album allait devenir l’un de ceux que je garderais toute ma vie, jusqu’à en connaître chaque détour, chaque rupture, chaque respiration. Depuis, j’ai vu ZWAN en espérant secrètement entendre surgir une chanson des PUMPKINS de la part du leader de la formation. Mais je n’avais jamais vu les SMASHING PUMPKINS, jamais vu Billy Corgan (désormais Willliam Partrick Corgan) interpréter devant moi ces morceaux qui m’accompagnent depuis l’adolescence, et encore moins eu l’occasion de le photographier.

Alors quand cette soirée parisienne est annoncée, je ne réfléchis pas très longtemps. J’achète mes places pour venir en famille, avec mes filles et mon conjoit, puis je tente aussi ma chance côté photo. Je demande une accréditation. Elle tombe. Cinq premiers titres, depuis le fond de la salle. De quoi figer quelques souvenirs qui, eux, resteront gravés autrement. Cela donne forcément une saveur particulière à la soirée. Parce qu’un disque qui vous a construit à quinze ou seize ans finit parfois par devenir autre chose qu’un simple souvenir personnel. On le transmet. Pas en disant "écoutez, c’est important", ce qui constitue généralement le meilleur moyen d’obtenir l’effet inverse avec des ados, mais en leur faisant vivre l’histoire avec vous.
Alors oui, Olivia Rodrigo n’est pas venue chanter sur " Thirty-Three ". Il faut savoir accepter certaines imperfections dans l’existence. Mais ce soir, " Mellon Collie " n’est plus seulement mon disque d’adolescent. Je peux leur en offrir une partie, trente ans plus tard, dans une Salle Pleyel pleine, avec orchestre, chœur, quatre solistes lyriques et Willliam Partrick Corgan lui-même. Difficile de trouver plus belle manière de transmettre un album.
Avant d’être père ou spectateur, pourtant, je suis d’abord photographe. Les règles sont simples. Les cinq premiers titres, depuis le fond de la salle. Ma famille, elle, est installée au cinquième rang. Je shoote donc avec les collègues. C’est beau immédiatement. L’orchestre, le CASCO PHIL, les quatre solistes Juliana Zara, Zoie Reams, Dominick Valdés Chenes et Ed Parks, le tout sous la direction de James Lowe. Les projections gigantesques prolongent l’univers graphique de Mellon Collie sans jamais tomber dans la surcharge. Les costumes sont somptueux, les images parfaitement pensées, l’ensemble reste sobre, élégant, classe. Je photographie, je cadre, je vérifie mes images et, curieusement, je ne suis pas encore happé, trop concentré sur le bruit du déclencheur car la production préférait des appareils " mirrorless ". C’est peut-être la protection du photographe. Tant qu’il y a un boîtier devant l’œil, on regarde le concert avant de réellement le vivre. Puis les cinq titres passent. Je redescends déposer les appareils à la consigne, remonte dans la salle et rejoins enfin ma place au cinquième rang. Et là, tout change.
Les chanteurs sont devant moi, à quelques mètres à peine. L’orchestre commence à faire apparaître des motifs que je connais intimement. Quelques accords suffisent, une progression, une mélodie qui se dessine. Avant même que les mots arrivent, je sais quelle chanson va venir. Et ils la chantent.
Évidemment, ils ne chantent pas pour moi. Mais à cet instant précis, c’est exactement l’impression que j’ai. Parce que ces chansons-là, je les connais par cœur. Parce qu’elles m’accompagnent depuis l’adolescence. Parce qu’elles sont là depuis trente ans. Et parce qu’elles me reviennent sous une forme que je n’aurais jamais imaginé entendre. C’est là toute la réussite de cette soirée. Il ne s’agit jamais de poser quelques cordes sur des chansons rock pour leur donner artificiellement de la noblesse. Les morceaux ont été reconstruits, réorganisés, parfois presque dissimulés. On reconnaît un accord, puis quelque chose nous échappe. On sait exactement ce que l’on écoute et pourtant on découvre autre chose. Cette faculté à faire basculer un morceau profondément rock vers une forme symphonique sans l ui faire perdre son identité est fascinante. Les chansons changent de dimension mais jamais de nature. "Thirty-Three " prend naturellement une place particulière, peut-être parce que le morceau possède déjà cette douceur mélancolique qui semble avoir toujours attendu un orchestre, peut-être aussi parce qu’à cet instant-là les années se télescopent un peu plus violemment que prévu. Puis vient " To Forgive ", l’un des sommets émotionnels du concert. Le morceau était déjà d’une tristesse désarmante dans sa version originale. Ici, l’arrangement ne cherche pas à en rajouter. Il lui donne simplement de l’espace, beaucoup d’espace. La mélancolie reste intacte mais devient presque physique, suspendue au-dessus de la salle.
Et puis il y a " Bullet with Butterfly Wings ". Sur le papier, difficile d’imaginer morceau plus indissociable de Willliam Partrick Corgan. Cette voix, cette rage, ce refrain. Pourtant, il n’est pas là. Les quatre solistes s’en emparent à quatre voix, et c’est magistral. La chanson perd sa violence frontale pour devenir quelque chose de plus théâtral, presque cérémoniel. On reconnaît tout et pourtant tout paraît différent. C’est probablement l’un des choix les plus audacieux de la soirée, et l’un des plus réussis. C’est aussi la meilleure réponse à ceux qui voudraient résumer le spectacle au nombre de morceaux sur lesquels Willliam Partrick Corgan apparaît physiquement. Même lorsqu’il n’est pas au centre de la scène, il est partout, dans les mélodies, dans les ruptures, dans cette manière très particulière de faire cohabiter violence et fragilité, grandeur et malaise, lumière et noirceur. L’esprit de Corgan et des SMASHING PUMPKINS ne quitte jamais la salle.
Puis William revient, costume noir spectaculaire, silhouette immédiatement reconnaissable, quelques gestes et cette voix qui ne ressemble toujours à aucune autre. Il ne cherche pas à lutter avec l’orchestre. Il entre dans cette nouvelle architecture musicale comme s’il avait toujours dû y être. Les quatre solistes ont, de leur côté, l’intelligence de ne jamais chercher à l’imiter. Ils apportent leurs propres couleurs aux morceaux. Des chansons que j’ai toujours entendues portées par la voix fragile, nasale, parfois abrasive de Corgan deviennent soudain amples, lyriques, presque cinématographiques. Les costumes sont grandioses mais jamais clinquants, les projections sont magnifiques mais ne prennent jamais le dessus, et tout est spectaculaire sans jamais devenir démonstratif. L’ensemble est sobre, classe, parfaitement maîtrisé.
Et forcément, à un moment, je craque. Pas parce que le spectacle chercherait à arracher des larmes, mais simplement parce que je connais la suite. Je reconnais trois notes et je sais déjà ce qu’ils vont chanter. Je connais ces chansons par cœur, mais je ne sais jamais exactement comment elles vont revenir. Je suis presque en apnée car je connais les paroles, ces mots qui parfois ont sauvé de passages sombres ou de coups de blues, qui ont permis de surmonter et de grandir. Et à côté de moi, il y a mes filles. C’est probablement là que cette soirée prend sa dimension la plus étrange et la plus belle. Il y a trente ans, un adolescent achetait " Mellon Collie and the Infinite Sadness " parce que la presse lui avait suggéré, puisqu’il aimait NIRVANA, qu’il devrait essayer les SMASHING PUMPKINS. Ce soir, cet album est devant lui, transformé, déployé, réinventé, et ses filles sont là pour le recevoir à leur tour, à leur manière.
Elles n’auront évidemment jamais exactement le même rapport à ces chansons que moi, et tant mieux. Une transmission réussie n’est pas une reproduction. Je ne leur donne pas ma nostalgie. Je leur donne une soirée, un orchestre, des chansons, une histoire. Et peut-être, un jour, le souvenir d’avoir vu leurs parents complètement bouleversés au cinquième rang de la Salle Pleyel. Quelques minutes auparavant, l’adulte photographiait Willliam Partrick Corgan depuis l’autre bout de la salle. Il avait demandé une accréditation pour rapporter quelques images, quelques fragments, de quoi figer un moment. Mais ce qu’il ramène vraiment de cette soirée ne tiendra pas sur une carte mémoire. À cet instant, l’adolescent, le père et le photographe finissent par se retrouver.
" Intoxiqué par la folie, amoureux de ma tristesse ". C’était fou, c’était beau, c’était triste, et certaines tristesses sont précisément celles dont on n’a aucune envie d’être guéri. J’ai vu énormément de concerts, des immenses, des improbables, des historiques, des très bruyants et quelques franchement mauvais aussi. Mais celui-ci vient se placer ailleurs, tout en haut, peut-être même seul.
L’impossible était possible ce soir.
Thank you, Billy Corgan. The impossible was possible tonight.


Merci Veryprod et Gil.
Un immense merci à Sabrina pour sa confiance.


(Review et photos réalisées par Djaycee)

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