GRACIE ABRAMS - Daughter from Hell :
Il existe des albums que l’on découvre lorsqu’ils paraissent, presque par hasard, et d’autres que l’on attend réellement. " Daughter From Hell " appartient clairement à la seconde catégorie. Parmi les sorties pop que j’espérais le plus cette année, le nouveau disque de GRACIE ABRAMS figurait tout en haut de la liste, aux côtés de celui d’OLIVIA RODRIGO. Cette attente ne naissait pas uniquement du succès de " The Secret of Us ". Elle remontait aussi à la release party organisée chez Universal, à Paris, au cours de laquelle nous avions découvert en avant-première le précédent album de l’Américaine. Une écoute privilégiée qui permettait déjà de mesurer à quel point GRACIE ABRAMS était en train de franchir un cap.
Quelques mois plus tard, ma fille et moi la retrouvions à l’Accor Arena. Pour elle, immense fan, cette soirée représentait bien davantage qu’un simple concert. Elle connaissait les paroles, les respirations, les silences et sans doute quelques hésitations avant même qu’elles ne surviennent. De mon côté, j’observais autant l’artiste que l’effet produit sur cette génération qui s’est approprié ses chansons. Ce soir-là, j’ai compris que l’on ne recevait pas tout à fait GRACIE ABRAMS de la même manière selon l’âge auquel elle nous rencontrait. Ma fille entendait dans ces textes une voix proche de la sienne, capable de formuler des émotions encore difficiles à nommer. J’y percevais davantage la construction, les filiations musicales, le travail d’AARON DESSNER et cette manière de transformer la fragilité en langage pop. Nos écoutes se rejoignaient pourtant au même endroit : dans la capacité de ces morceaux à toucher juste.
À l’Accor Arena, les chansons semblaient presque ne plus appartenir à celle qui les avait écrites. Elles circulaient entre la scène et les gradins, reprises par des milliers de voix, parfois au point de submerger leur interprète. Ma fille chantait au milieu de cette foule avec cette évidence propre aux fans qui n’assistent pas seulement à un concert, mais vivent une partie de leur histoire.
Cette ferveur donnait une autre dimension à des titres construits sur le doute, l’introspection et les relations qui se défont. Là où les disques de GRACIE ABRAMS peuvent donner l’impression d’une confidence murmurée à quelques centimètres de l’oreille, le concert révélait leur capacité à devenir collectifs.
C’est donc aussi avec ce souvenir partagé que nous attendions " Daughter From Hell ". Elle avec l’impatience de retrouver une artiste qui l’accompagne déjà. Moi avec la curiosité de savoir jusqu’où GRACIE ABRAMS allait pousser l’univers installé sur " The Secret of Us ".
Pour ce troisième album, elle retrouve naturellement AARON DESSNER, son principal partenaire d’écriture et de production depuis " This Is What It Feels Like ". Leur collaboration est devenue une véritable signature sonore : guitares acoustiques délicates, pianos feutrés, cordes discrètes, percussions lointaines et voix laissée au premier plan. Une complicité prolongée jusque sur un EP live publié uniquement en vinyle, reconnaissable à sa pochette jaune et rouge. Ma fille et moi en possédons d’ailleurs un exemplaire, objet à mi-chemin entre le disque de collection et la petite relique familiale.
Ce décor sonore convient parfaitement à une artiste dont l’écriture repose sur l’exposition de ses émotions. Abrams ne décrit pas seulement la tristesse ou le manque : elle les observe, les analyse et les retourne dans tous les sens, jusqu’à parfois donner l’impression de vouloir comprendre une blessure au moment même où elle continue de saigner.
" Daughter From Hell " s’inscrit très clairement dans la continuité de " The Secret of Us ". On y retrouve la même délicatesse, le même goût pour les arrangements acoustiques, les mêmes tensions retenues et cette manière très personnelle de faire de l’introspection une matière pop.
L’ensemble est plus organique, souvent plus chaleureux et parfois plus abouti. Mais après un précédent album qui avait installé aussi solidement cet univers, on pouvait espérer davantage de prises de risque. Pas une rupture totale ni une transformation artificielle, mais quelques pas de côté supplémentaires, quelques accrocs dans cette élégance parfaitement maîtrisée.
La chanteuse avait annoncé un disque moins strictement diaristique et davantage existentiel. La promesse est tenue. Il est beaucoup question ici de douleur physique, de fantômes, d’absences, de souvenirs et de présences qui continuent de hanter le quotidien. ABRAMS se décrit malade, engourdie, brûlante, vidée ou traversée par des voix. Son monde intérieur prend parfois des allures de maison hantée, peuplée de relations terminées qui refusent pourtant de disparaître. Cette écriture possède une intensité indéniable, mais aussi ses limites. À force de privilégier les sensations, les causes de ces tourments deviennent parfois difficiles à saisir. On comprend précisément ce qu’elle ressent, mais pas toujours ce qui s’est réellement passé.
Certains morceaux évoquent des trahisons, des relations toxiques ou des attachements impossibles sans jamais leur donner une forme complètement concrète. Les émotions restent nettes tandis que les personnages et les situations demeurent dans le brouillard. Pour une adolescente, ce flou peut aussi constituer un espace à investir. Ma fille n’a pas nécessairement besoin de connaître les détails exacts de la vie de GRACIE ABRAMS pour projeter les siens dans ses chansons. C’est même probablement l’une des raisons de la puissance de cette musique : chacun peut glisser sa propre histoire dans les zones laissées vacantes.
De mon côté, j’attends parfois que l’écriture resserre davantage son propos, qu’elle quitte la sensation générale pour accrocher une scène, un geste, une phrase ou un détail précis. Lorsque cela arrive, les chansons gagnent immédiatement en force.
" Look at My Life " possède ainsi une énergie plus franche et plus immédiate. La chanson décrit une nouvelle spirale émotionnelle, mais le fait sur une production presque euphorique. Abrams transforme son chaos intérieur en véritable morceau pop, sans renoncer à sa manière très particulière de faire entrer une quantité impressionnante de syllabes dans une seule phrase. " Hit the Wall ", qui ouvre l’album, fonctionne selon une logique comparable. Le titre est plus vif que la majorité de son répertoire, même si le texte reste entièrement consacré à la perte de contrôle, à l’obsession et à la difficulté de s’ouvrir aux autres. Le morceau accumule la tension et donne parfois envie de le voir exploser totalement. Pourtant, fidèle à son tempérament, Abrams préfère retenir ses coups. La chanson prend son élan, atteint presque son point de rupture, puis retourne se cacher dans sa coquille.
Cette retenue est au cœur de sa musique. Elle fait partie de son identité, mais elle peut aussi devenir frustrante. Le concert de l’Accor Arena l’avait montré : ses chansons supportent parfaitement davantage d’ampleur. Lorsqu’elles sont reprises par toute une salle, elles cessent d’être fragiles. Elles deviennent immenses.
Parmi les morceaux qui déplacent les lignes figure " Humming ", coécrit avec JUSTIN VERNON. ABRAMS y évoque Pacific Palisades, le quartier de son enfance, profondément touché par les incendies de Los Angeles. La douleur s’ancre cette fois dans une réalité parfaitement identifiable. La chanson dépasse ensuite ce souvenir personnel pour devenir une réflexion plus large sur une génération qui avance dans un monde où les repères disparaissent. Cette précision lui donne une force que certains morceaux plus abstraits ne possèdent pas.
Mais mon véritable coup de cœur se trouve ailleurs, dans " Minibar ".
Écrit avec AUDREY HOBERT, le titre raconte une soirée d’ébriété avec une légèreté presque trompeuse. La chanson est à la fois joyeuse, triste et enlevée, comme ces moments où l’on fait semblant de s’amuser un peu plus fort pour éviter de penser à ce qui ne va pas. Il y a aussi cette possible emphase sur le mot " métal ", détail minuscule mais suffisamment incongru pour accrocher immédiatement l’oreille. On ne sait pas très bien si Abrams joue avec le mot, avec sa sonorité ou avec ce qu’il représente, mais cette petite étrangeté donne au morceau un relief inattendu.  "Minibar " fonctionne justement parce qu’il accepte le déséquilibre. Il avance légèrement de travers, porté par l’alcool, la maladresse et cette euphorie fragile qui peut basculer à tout moment. C’est une chanson qui sourit avec les yeux humides. Ma fille y entendra probablement d’abord un refrain, une énergie et une scène qu’elle peut immédiatement visualiser. J’y entends aussi l’un des rares moments où GRACIE ABRAMS accepte de décoiffer un peu sa musique et de sortir du cadre installé avec AARON DESSNER. C’est précisément ce que l’on aimerait retrouver plus souvent sur l’album : davantage de sorties de route avec quatre grammes dans le sang, davantage de morceaux qui vacillent, trébuchent et prennent le risque de ne pas retomber exactement sur leurs pieds.
Le morceau-titre propose une autre piste. Sur " Daughter From Hell ", GRACIE ABRAMS abandonne en partie les guitares acoustiques délicates au profit de sonorités plus électriques et plus rugueuses. Sa voix ne se contente plus de murmurer. Elle s’élève, se brise presque, puis se retrouve enveloppée par des harmonies beaucoup plus imposantes. Le texte, adressé à sa mère, est également plus direct. Abrams ne cherche plus à dissimuler son émotion derrière une image ou une formulation volontairement oblique. Elle exprime sa gratitude, son besoin de patience et son désir de ressembler à celle à qui elle s’adresse. Cette chanson possède forcément une résonance particulière lorsque l’on écoute l’album avec sa propre fille. Elle rappelle que derrière les histoires d’amour, les ruptures et les fantômes qui traversent le disque, il existe aussi une filiation, une transmission et ce regard que l’on porte sur ceux qui nous ont précédés.
Le titre est l’un des plus audacieux du disque, mais également l’un des plus touchants. Il prouve que GRACIE ABRAMS peut conserver la finesse qui fait sa singularité tout en élargissant son univers.
C’est probablement le paradoxe de " Daughter From Hell ". L’album contient certaines de ses meilleures chansons, bénéficie d’une production plus nuancée que son prédécesseur et confirme son talent pour transformer l’introspection en mélodie pop. Mais il reste très largement dans la lignée de " The Secret of Us ". Ce n’est pas un défaut en soi, tant cette formule demeure séduisante, mais l’attente était telle que l’on espérait quelques prises de risque supplémentaires. Ma fille y trouvera sans doute rapidement de nouvelles chansons à apprendre, à chanter et à faire entrer dans sa propre histoire. Pour ma part, je reste séduit par la précision mélodique, la délicatesse de l’interprétation et cette capacité à parler à une génération entière sans hausser la voix.
En quittant l’Accor Arena, j’avais compris que GRACIE ABRAMS était désormais capable de remplir des salles immenses sans perdre ce qui rendait ses chansons personnelles. " Daughter From Hell " confirme cette impression, tout en donnant envie de la voir s’éloigner davantage de la forêt acoustique dans laquelle elle a construit son identité. La réponse se trouve peut-être déjà dans " Minibar " et dans le morceau-titre : un peu plus d’électricité, un peu plus d’ivresse, un peu plus de frontalité et davantage de dérapages contrôlés. GRACIE ABRAMS n’a plus besoin de chuchoter pour que l’on tende l’oreille. Elle pourrait même, de temps en temps, renverser le minibar.
En 2027, je serai de nouveau là. Cette fois avec mes deux filles. Plus qu’un concert, ce sera devenu un véritable pèlerinage familial.

(Chronique réalisée par Djaycee)


Date de sortie: 17 juillet 2026
Label/Distributeur: Geffen Records
Site Web: https://shop.gracieabrams.com
Gracie Abrams

1. Hit the Wall
2. Death Wish
3. The Knife
4. Daughter from Hell
5. Look at My Life
6. Good Reason
7. Men Like You
8. Sober
9. Broke My Heart
10. Mews
11. Minibar
12. Imaginary Friend
13. Afflictions
14. Humming
15. What If It’s Right?
16. Cold Goodbyes