THE GATHERING & ANNEKE VAN GIERSBERGEN + LIZZARD
Paris le 21/05/26
(Le Trianon)




Il y a des disques que l’on ne retrouve pas vraiment. On les rejoint. Ils ont continué à vivre sans nous, à circuler dans les souvenirs, les chambres d’adolescents, les trajets en casque, les conversations de passionnés. " Mandylion " est de ceux-là. Trente ans après sa sortie, l’album de THE GATHERING n’a rien d’une relique ressortie pour célébration réglementaire.
Au Trianon, ce 21 mai 2026, il respire encore, avec cette même manière de mêler puissance, mélancolie et grâce suspendue.

Je n’avais pas pu assister aux premiers concerts de reformation avec Anneke van Giersbergen. Et même si j’adore THE GATHERING, vu notamment au Petit Bain avec Silje Wergeland, chanteuse norvégienne arrivée dans le groupe en 2009 et dont le départ a été annoncé en 2026, je savais que cette soirée aurait une saveur différente. Pas forcément meilleure par principe. Différente. Plus chargée, plus symbolique, plus directement reliée à une partie de l’histoire du groupe.
Mon histoire avec THE GATHERING, elle, n’a d’ailleurs pas commencé avec " Mandylion ", mais avec " How To Measure A Planet? ". Je me souviens encore de ma surprise en découvrant que le chant était féminin, tant rien ne le laissait deviner dans la chronique qui m’avait donné envie d’écouter le groupe. Coup de cœur immédiat. Ensuite seulement, j’ai remonté le fil, découvert " Mandylion ", compris son poids, sa place, son impact. Et parmi ces chansons, il y en a une qui a fini par quitter le disque pour entrer dans ma vie autrement : ma fille porte un prénom inspiré par l’un des titres de cet album. À ce niveau-là, on ne parle plus seulement d’un disque qu’on aime bien.
Cette soirée devait être familiale. Places prises au balcon, configuration idéale, joli projet. Finalement, je me rends seul au Trianon, à quelques jours de mon anniversaire. Il reste forcément une petite déception de ne pas partager ce moment comme prévu. Mais il y a des soirs où la musique remplit une partie du vide, sans le nier. Dehors, la chaleur donne déjà à ce 21 mai un parfum de festival estival. Dedans, la salle est complète, et cela se sent immédiatement. Le Trianon a ce mélange rare d’élégance et de proximité. Ce soir, il devient l’écrin parfait pour une célébration qui aurait pu être simplement nostalgique, mais qui va vite prendre une autre dimension.
Avant THE GATHERING & ANNEKE VAN GIERSBERGEN, il y a LIZZARD. Et là aussi, l’histoire est personnelle. J’ai longtemps raté ce groupe, à plusieurs reprises, presque avec une régularité suspecte. Je me souviens pourtant d’étés moins chauds que celui-ci où je ponçais leurs premiers disques sur mon iPod. Les voir enfin au Trianon, dans ces conditions, avait donc quelque chose du rendez-vous rattrapé. La première image est nette : Katy Elwell à la batterie, au centre de la scène, avec le matériel de THE GATHERING sous drap noir derrière elle ; William Knox à la basse sur la droite vue du public ; Mathieu Ricou à la guitare et au chant sur la gauche. Trio ramassé, sans décoration inutile, avec cette efficacité immédiate des groupes qui n’ont pas besoin d’occuper l’espace autrement qu’en jouant. La salle est déjà très remplie, et pour les photos, c’est sport. Je navigue dans la fosse, mais les axes sont compliqués. Je comprends mieux le collègue qui a pris son marchepied pour gagner une bonne vingtaine de centimètres. Je finis par rejoindre ma place au balcon, et le set prend alors une autre dimension. Les lumières sont superbes, précises, et servent parfaitement la tension du groupe. Vu d’en haut, LIZZARD gagne encore en relief.

Le public n’est pas acquis d’avance. Il est venu pour THE GATHERING, pour " Mandylion ", pour Anneke van Giersbergen, pour une part très précise de son histoire musicale. Mais LIZZARD ne joue pas en simple première partie polie. Le groupe arrive avec des morceaux tendus, sans concession, et une envie manifeste d’en découdre. Pas pour forcer la main, mais pour rappeler qu’il a son propre parcours, son propre son, et une discographie qui mérite mieux que le statut de très bon secret. On retrouve dans le set cette trajectoire particulière du trio : les racines du mini-album " Venus ", l’affirmation plus ample de " Out Of Reach ", la densité de " Majestic ", la précision plus moderne de " Eroded ", et l’énergie de " Mesh ", dernier album où LIZZARD capte cette tension post-punk, art-rock et heavy avec une efficacité redoutable. Le groupe n’a jamais vraiment choisi entre la puissance et la finesse. Il travaille dans l’entre-deux, dans la nervosité, dans le riff qui accroche sans jamais devenir simpliste. Entendre des titres rattachés à " Majestic " ou " Orbiter " de " Out Of Reach ", dans ce contexte fait particulièrement plaisir. " Majestic ", porté par " Vigilent ", est un album important dans le parcours de LIZZARD, et sa présence en filigrane rappelle combien le groupe a su construire une identité solide, entre lourdeur, mélodie et tension progressive. Les morceaux plus récents, eux, montrent que le trio ne s’est pas contenté de capitaliser sur ses acquis. " Mesh " prolonge cette recherche d’un rock dense, émotionnel, accrocheur, mais jamais formaté.
Le son est superbe, ce qui permet d’apprécier l’équilibre du trio. La batterie de Katy Elwell frappe juste, avec cette manière de tenir l’ensemble sans jamais l’alourdir. La basse de William Knox apporte le poids et la profondeur. Mathieu Ricou tient la ligne avec une voix solide, une guitare nerveuse, et ce mélange de sérieux et de décontraction qui va bien au groupe. Conscient de proposer une musique lourde et tendue, il glisse avec humour : " Nous allons détendre l’atmosphère en cette période compliquée, voici notre reprise de La Bamba. " La formule fonctionne parce qu’elle ne casse pas le set, elle lui donne de l’air.
Le groupe a gratté deux morceaux supplémentaires, et cela se sent dans le rythme : peu de grands discours, pas le temps de s’installer dans une conversation interminable avec la salle. Mais entre les titres, les échanges existent. On sent l’émotion, l’envie de bien faire, et peut-être aussi la conscience de jouer devant un public exigeant. En quarante-cinq minutes environ, LIZZARD livre une vraie carte de visite. Trop court pour les amateurs, évidemment. Mais assez dense pour convaincre ceux qui découvraient le groupe.
J’avais contacté William en amont pour savoir si une photo de fin était possible. La réponse avait été immédiate : oui. Tout semblait s’organiser correctement, jusqu’à ce que mes désirs se heurtent à la réalité du soir. La personne de l’organisation qui avait l’information n’était pas au comptoir de retrait des accréditations. Quand j’entends que le groupe joue déjà deux morceaux de plus et qu’il devient compliqué de gérer des pass supplémentaires au dernier moment, je sens qu’il ne faut pas en rajouter. Je mesure surtout ma chance d’être sur la liste des happy few qui ont leur boîtier et leurs objectifs à l’intérieur. Les derniers échanges avec William n’y feront rien. Ce sera pour la prochaine fois et cela me donne une raison de plus de voir à nouveau LIZZARD.




C’est l’heure de la tête d’affiche THE GATHERING & ANNEKE VAN GIERSBERGEN.
La scène raconte déjà quelque chose avant même la première note. Pas de backdrop classique, mais des projections qui accompagneront le concert en fonction des albums et des atmosphères. L’ouverture sur le masque de la pochette de " Mandylion " donne immédiatement une chaleur particulière au concert. Comme si l’image elle-même venait rallumer une mémoire collective.
Le line-up dit aussi beaucoup de cette soirée. Hans Rutten, à la batterie depuis 1989, reste l’un des piliers historiques. René Rutten, à la guitare depuis 1989 également, occupe cette place essentielle dans l’architecture sonore du groupe. Frank Boeijen, présent aux claviers et au piano depuis 1990, apporte cette profondeur atmosphérique si caractéristique. Hugo Prinsen Geerligs, bassiste des premières années, revenu dans l’histoire du groupe après son départ de 2004 puis son retour plus récent, incarne lui aussi ce lien avec les fondations. Et au centre, Anneke van Giersbergen, dont la présence redonne forcément à " Mandylion " une résonance très particulière.
Sur scène, Anneke occupe le centre. René se place sur la gauche de la scène, à droite d’Anneke vue du public. Le batteur est au fond, avec les claviers à proximité. La basse et un second guitariste structurent l’autre côté du plateau. La disposition est claire, lisible, presque sobre. Elle laisse la musique tenir le premier rôle.
Dès les premiers morceaux, le public répond avec une ferveur particulière. C’est chaud, mais calme. Pas une excitation de fosse qui déborde, plutôt une attention très dense. Une salle complète venue chercher quelque chose de précis, sans vouloir l’abîmer. On sent que beaucoup connaissent les respirations, les enchaînements, les montées. " Strange Machines ", évidemment, agit comme l’un des grands marqueurs de la soirée. Ce titre porte encore toute la puissance d’ouverture de " Mandylion ", cette capacité à lancer une machine émotionnelle en quelques minutes. Les guitares avancent, la rythmique pousse, Anneke pose cette voix claire et immédiatement reconnaissable, et l’on comprend très vite que le concert ne sera pas une reconstitution tiède.
Ce qui frappe, c’est que " Mandylion " ne sonne pas comme un disque rejoué par obligation anniversaire. Il reste vivant. " Eleanor " conserve cette tension dramatique, presque théâtrale, sans jamais basculer dans l’emphase. " Leaves " garde sa beauté mélancolique, cette manière de faire monter l’émotion par vagues plutôt que par grands gestes. " Fear The Sea " rappelle combien THE GATHERING savait déjà, à cette époque, créer des climats lourds sans sacrifier l’espace. " In Motion #1 " et " In Motion #2 " fonctionnent comme deux respirations liées par la même intensité intérieure, avec cette impression que le groupe ne cherche jamais le spectaculaire facile, mais laisse les morceaux imposer leur propre gravité.
Anneke n’est évidemment plus la chanteuse aux dreadlocks de la fin des années 90. Mais la voix est là. La passion aussi. Et surtout, on la sent émue. Pas dans une émotion démonstrative, mais dans une présence habitée. Elle semble recevoir ce que la salle lui renvoie, mesurer la fidélité, la charge affective, la place que ces morceaux ont prise dans la vie des gens.
Le Trianon joue alors pleinement son rôle. Le son est superbe, les lumières également, et les projections donnent une profondeur supplémentaire sans voler l’attention. Pour " Travel ", issu de " How To Measure A Planet ?" , un astronaute apparaît, avec la Terre reflétée dans son casque. Pour moi, l’image touche juste, forcément. C’est par cet album que je suis entré dans THE GATHERING, avant de remonter vers " Mandylion ". Voir cet univers convoqué dans une soirée consacrée aux 30 ans de l’album permet de rappeler que l’histoire d’un auditeur n’est pas toujours chronologique. On découvre parfois un groupe par une porte latérale, puis on finit par comprendre la pièce centrale. Les titres hors " Mandylion " ne font pas figure de parenthèses. Ils élargissent au contraire le récit. " On Most Surfaces " et " Inuit ", issus de " Nighttime Birds ", prolongent naturellement l’atmosphère de cette période. Ils rappellent que l’alchimie Anneke / THE GATHERING ne s’est pas arrêtée à un seul album. " Nighttime Birds " a souvent été vu comme une continuité, mais il mérite mieux que cette simple étiquette. Ce soir, ces morceaux viennent enrichir la setlist avec une couleur plus ample, plus flottante parfois, mais toujours reliée à cette même matrice émotionnelle.
L’un des grands moments reste " Sand And Mercury ". Le morceau, long, atmosphérique, presque suspendu, laisse à plusieurs reprises Anneke quitter la scène pendant les parties instrumentales, notamment durant l’introduction. Et c’est là que quelque chose devient très clair. Cette affiche n’est pas anodine : THE GATHERING & ANNEKE VAN GIERSBERGEN. Deux entités se retrouvent, cohabitent, dialoguent. Ce n’est pas exactement le groupe de 1995 figé sous cloche. C’est une histoire qui revient à la surface avec ses continuités, ses absences, ses transformations. Et cette nuance rend le concert plus intéressant qu’une simple opération nostalgie.
Le départ annoncé de Silje Wergeland donne forcément une autre épaisseur à cette lecture. Elle a porté THE GATHERING depuis 2009 avec sa propre identité, son propre timbre, sa propre manière d’habiter le répertoire. Le retour d’Anneke van Giersbergen sur cette tournée anniversaire ouvre donc une question que le concert ne cherche pas à résoudre trop vite. S’agit-il d’une parenthèse précieuse, d’un amour d’été musical le temps de célébrer " Mandylion ", ou du début d’un nouveau chapitre ? La question reste là, discrète mais réelle, pendant que le groupe joue. Elle n’écrase pas le présent. Elle l’accompagne.
Le concert dépasse les deux heures, et cette durée permet justement de ne pas réduire la soirée à un exercice commémoratif. Il y a le poids de " Mandylion ", bien sûr, mais aussi toute une cartographie plus large de THE GATHERING. Les morceaux se répondent, les époques dialoguent. La salle, elle, suit avec une attention presque religieuse, mais sans raideur. On est entre passionnés, pas dans une cérémonie funéraire pour jeunesse perdue. Nuance importante.
Le rappel vient avec " Travel " puis " Saturnine ". Et c’est " Saturnine " qui clôt le show. Le choix est fort. Ce titre, issu de " If_Then_Else ", n’appartient pas à la période " Mandylion " au sens strict, mais il possède cette évidence mélodique et émotionnelle qui en fait une conclusion parfaite. Anneke lève le bras, et toute la salle reprend. Les chœurs montent, simples, massifs, évidents. Les " oh oh ohhhhhhhhh, oh oh ohhhhh... " se prolongent jusque vers le merch. Le concert est fini, mais le public continue de chanter. Là, on touche quelque chose de rare : non pas une nostalgie rejouée, mais une chanson devenue commune. Ce soir, THE GATHERING & ANNEKE VAN GIERSBERGEN n’a pas seulement célébré les 30 ans de " Mandylion ". Le groupe a montré qu’un album peut continuer à avancer quand ceux qui l’ont créé et ceux qui l’ont aimé acceptent de le laisser respirer à nouveau. Il y avait forcément de la mémoire, des souvenirs, des visages qui ont changé, des absences aussi. Mais il y avait surtout une intensité intacte.
Et en quittant le Trianon, une question demeure, plus belle qu’inquiète : que va devenir cette réunion avec Anneke van Giersbergen ? Simple parenthèse lumineuse autour de " Mandylion ", ou point de départ d’une nouvelle page ? Personne ne peut vraiment répondre ce soir. Mais après plus de deux heures d’un concert aussi habité, on sait au moins une chose : si l’histoire devait continuer, elle aurait encore beaucoup à dire.



Merci à Garmonbozia Fred et Tangui.
Tout le groupe LIZZARD.
Merci à Anneke et René pour leur disponibilité.


(Review et photos réalisées par Djaycee)

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