ROCK STORIES volume 1 : TRIPOD



J’suis donc arrivé à Marseille vers les cinq ans. Ce qui m’a tout de suite plu dans cette ville, c’est le côté diversifié, multiculturel. Normal, Marseille c’est une ville maritime avant tout et y’a des milliards de marins – au moins ! – qui y débarquent. N’empêche, avec le recul, pour moi, Marseille, c’est devenu franchement un peu bizarre. Je veux dire que quand on y est, on n’a qu’une envie c’est de bouger de là-bas, de se casser et de s’éclater sur scène ; et dès qu’on y est plus, à cause des tournées par exemples, on n’a qu’une hâte, c’est d’y revenir.

Bon, autant le dire tout de suite : j’ai eu un paquet de périodes. La première d’entre elles, c’était les années 80, Michael Jackson, Madonna et tout le reste. Je vous raconte pas comment je vais me faire charrier maintenant que les autres savent ça. Faut vraiment que je vous aime pour lâcher le morceau ! Heureusement, vers les quinze ans, ma sœur m’a un peu rattrapé le coup. Elle écoutait pas mal les CURE et c’est ainsi que j’en suis venu à les écouter aussi. En plus, ce qui était bien avec CURE c’est que ça prenait aussi le contre pied de la variété de l’époque. Fini les paillettes, vive le noir, le sombre et le glauque. Du coup, j’m’habillais en corbeau moi aussi. Puis après y’a eu les BERURIERS NOIRS et SEX PISTOLS. Là j’ai acheté des jeans que je déchirais. Puis ça a été ma période années 70 avec LEP ZEPPELIN et compagnie, et enfin ma période fusion avec PRIMUS et les RED HOT.

N’empêche, j’y tenais plus. Fallait que ça sorte. Alors, avec des potes du coin, on a monté un groupe qui a duré cinq ans. J’avais seize ans et ma première guitare. Et comme je chantais pas mal, du coup, j’ai toujours un peu navigué entre les deux. De 1988 à 1993, on a donc joué. C’est vrai qu’on s’en sortait assez bien. Le truc, c’est que pas mal de potes sont tombés dans la drogue et là ça l’a vite plus fait. J’me rappelle d’une fois où j’ai surpris l’un d’entre eux se piquer ; il m’a regardé et m’a proposé d’en faire autant. Putain, il avait une de ces têtes. Franchement, c’est à peine si je le reconnaissais. Il était devenu une loque, un truc à vous faire chialer de le voir se détruire. Et de se sentir impuissant. Pour moi, je pouvais pas aller plus loin. C’est pour ça que je suis parti, parce que la route qu’ils avaient prise ne menait nul part.

On était alors en 1994 et avec deux autres potes on a monté TRIPOD. Pourquoi TRIPOD vous me direz ? Ben, hum, voyez ça fait penser à quelque chose qui n’y est pas symétrique, bancal comme le trépied que forment trois autres musiciens. Hors des marges, hors-système si vous voulez. Pas figé.

C’est en 97 que j’ai rencontré K-Lee. On se connaissait bien de vue et tout, mais ça n’allait jamais plus loin. Bon, ne me demandez pas pourquoi ce surnom de K-Lee, c’est un truc, chaque fois qu’on lui demande, il nous sort le coup du sourdingue. Il fait semblant de pas comprendre… mais entre nous, ça m’a tout l’air d’une connerie pas très très reluisante qui est à l’origine de ce surnom, un peu comme un mec voulant imiter Bruce Lee pour impressionner sa copine mais qui se fait un claquage en levant la jambe ! C’est sûr que dans ce cas là vous n’avez pas envie de lâcher le morceau, pour le surnom je veux dire.

K-Lee, c’est un pur marseillais. D’après ce que je sais, il a baigné dans les ambiances à la Elvis et toutes ces années cinquante de rockeurs américains, gomina et tout le tralalala. Heureusement, il ne s’est pas laissé faire et a résisté. Très vite, il a accroché au rock du début des années quatre-vingt dix, style METALLICA, GUNS’N ROSES, NOIR DESIR, RAGE AGAINST THE MACHINE, KORN, INFECTIOUS GROOVE, SUICIDAL TENDENCIES, NIRVANA… ou encore du rap comme PUBLIC ENEMY, BOO YA TRIBE, CYPRESS HILL, etc.
Comme ses potes étaient à peu près dans le même trip que lui, très vite ils ont monté un groupe à l’esprit punk, SMELL A RAT, faisant quelques reprises de NIRVANA et autres ; ça, c’était pour apprendre la musique. Puis il y a eu ARGN avec le même noyau dur mais avec un esprit plus néo métal. L’arrivée de KORN nous a sidérés : on voulait tous avoir le même son bien lourd et gras, et surtout on voulait composer notre propre musique. Ça bien duré cinq ans et puis ils ont du se séparer parce que certains travaillaient et que ça reste quand même vachement dur de vivre de la musique quand on débute. Du coup, certains ont du lâcher le groupe pour se consacrer au boulot et avoir un peu de thune qui tombe à la fin du mois, histoire de pas crever la dalle. N’empêche, au bout de ces cinq ans, c’est peu dire que K-Lee s’était fait une petite réputation dans le rock marseillais. On l’a donc invité une ou deux fois sur scène et là, ça a marché direct. Je veux dire qu’il sentait bien le truc ; lui aussi. On lui a alors demandé de se greffer sur d’autres morceaux et ça a été la confirmation. Ce qu’il y a de bien à Marseille, c’est que les gens sont drôlement ouverts. Dans TRIPOD, j’étais le chanteur. Et dans ARGN, K-Lee était également le chanteur. Du coup on est convenu qu’on se partagerait les chants et tout était ok.

Que K-Lee vienne avec nous, ça s’est vraiment fait naturellement. On était toujours fourrés ensemble et je crois pas qu’on lui ait demandé de faire officiellement partie du groupe. C’est un peu comme si tu disais à un enfant adoptif au bout de quelques semaines, " bon, allez ok, tu t’es bien comporté, t’es de la famille ". Non, avec K-Lee, ça n’avait rien à voir. On sentait cet amour de la musique, cette envie de partage, et surtout cette même colère qui nous a toujours animés. D’ailleurs, nos textes parlent souvent de cette rage. Toute cette fichue société qui part en couille, franchement, ça a quand même de quoi foutre les boules, et pas qu’un peu. Bon bien sûr, c’est pas écrit qu’une chanson peut révolutionner le monde ; ça se saurait si c’était le cas. Il n’en reste pas moins que si une seule de nos chansons donne à un môme l’envie de réfléchir à ce qu’il est, à ces conneries qui l’entourent – comme par exemple l’addiction télé, la pollution de notre Terre, bref la déshumanisation – on pourra alors se dire qu’on n’a pas monté ce groupe pour rien. Même si on est d’abord là pour se faire plaisir, y’a rien qui peut nous rendre plus fier qu’un môme qui vient à la fin d’un de nos concerts pour nous dire : " Putain, j’avais pas vu les choses sous cet angle et putain, ça donne à réfléchir ce que vous dites ". D’ailleurs, nos deux premiers albums " Lèche " et " Data Error " qu’on a sorti en 2001 et 2003 parlent de ça.

2003 a été l’année de tous les dangers.


(Extrait écrit par Pascal Pacaly )

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