| OLIVIA RUIZ Paris le 29/04/26 (La Maison de la Poésie) ![]() Il y a des invitations qui ne se refusent pas. Celle de Béatrice Logeais pour cette soirée à la Maison de la Poésie avait déjà, en soi, un parfum de promesse. Pour tout dire, le rendez-vous avait été pris avec Vincent quand il avait fait les remplaçants de luxe pour DEPORTIVO. Olivia Ruiz venait présenter " ¡Vamos! ", son troisième roman, paru le jour même chez J.C. Lattès, dans un format annoncé comme un concert littéraire inédit, accompagnée de ses deux musiciens et complices, David Hadjadj et Vincent David. On connaît évidemment Olivia Ruiz chanteuse, interprète, femme de scène. On la connaît depuis quelques années aussi romancière, depuis " La Commode aux tiroirs de couleurs " et " Écoute la pluie tomber ". Avec " ¡Vamos! ", elle poursuit ce dialogue entre mémoire, filiation, exil, transmission et désir de vie, mais en déplaçant légèrement le centre de gravité. Après avoir beaucoup écrit sur ce qui précède, sur ce que l’on reçoit, elle regarde ici ce que l’on transmet. Le roman suit Lola, 45 ans, qui suspend sa carrière, son couple, son quotidien et embarque son fils Ennio dans un voyage d’un an, d’Orlando à Madrid, du café familial de Marseillette aux rives du Nil, d’Essaouira à La Havane. Une mère, un fils, des paysages, des blessures, des élans, et cette idée simple, énorme, presque dangereuse : vivre maintenant. Sur scène, Olivia Ruiz ne lit pas seulement. Elle nous fait voyager et habite ses chapitres comme on traverse des chambres de mémoire. Le prologue s’ouvre sur " De la peau, des violons et de l’eau ", d’abord comme une brèche, puis comme un fil que l’on tire. La voix est posée, immédiatement reconnaissable. Nous entrons dans une lecture montée sur ressorts, avec images mentales, musiques, respirations, accélérations, silences. L’ambiance Morricone qui suit donne au départ des allures de grand ouest intime. On n’est pas encore très loin, mais déjà ailleurs. Chaque étape du roman devient alors une séquence sonore. Orlando prend des couleurs de parc d’attractions, entre " Under the Sea " issu de la Petite Sirène, aventure à la Indiana Jones pour la partie Universal Studio et moteur qui tousse dans une poussière de biker, quelque part entre " La Grange " et " Born To Be Wild ". Tout est finement amené et les spectateurs doutent que le " nous n’avons eu que 48heures pour préparer ce spectacle soit véridique ". Ou alors la complicité entre les musiciens et la chanteuse est telle que telle une équipe de foot, ils peuvent se faire des passes les yeux fermés. Lorsque nous sommes entrainés avec le personnage principale dans les montagnes russes de Disney, David lance quelques notes de " it’s a small world ", le genre de mélodies qui te collent à la tête comme un chewing-gum. Mais Olivia arrive à nous reprendre en vol pour nous faire vivre ce voyage. Le procédé pourrait sembler ludique, presque illustratif. Il est en réalité plus subtil. Ces ambiances ne décorent pas le texte, elles l’ouvrent. Elles donnent à Lola et Ennio une géographie intérieure, comme si chaque lieu venait appuyer sur une zone différente de leur relation. Essaouira amène ses vents, ses ruelles, ses poésies déclamées sur le port, avec une couleur marocaine puis une évocation plus profonde, plus terrienne, autour de Bachar. La Havane, elle, danse avant de mélancoliser. Le Cuba de carte postale est vite traversé par une faille plus douce, plus trouble, jusqu’à " L.A Melancholy ", qu’Olivia Ruiz glisse dans le récit comme une chanson qui connaissait déjà le roman avant même qu’il existe. À Marseillette, le retour au café familial réactive naturellement " J’traîne des pieds ", puis " Volver" , dans une version empruntée à Enrique Morente. Là, forcément, tout se resserre : la famille, l’Espagne, l’enfance, les absents, les vivants, les fantômes qui commandent encore un café au comptoir. Le Caire offre un autre souffle, une autre poussière, une autre lumière. L’ambiance Égypte précède " Salma ", puis " Salma ya Salama " de Dalida, clin d’œil populaire et sensible, exactement dans cette zone où Olivia Ruiz excelle : faire cohabiter la profondeur et la ritournelle, la mélancolie et le sourire, sans jamais donner l’impression de choisir entre les deux. Madrid referme le trajet avec le retour de " J’traîne des pieds ", " La Fama " de Rosalía, puis " Le Sel ". La boucle n’est pas bouclée au sens confortable du terme. Elle est plutôt déplacée. Comme si Lola et Ennio revenaient avec les mêmes prénoms, mais pas tout à fait les mêmes contours. Le plaisir de cette soirée tient aussi à l’équilibre avec les deux musiciens. David Hadjadj et Vincent David accompagnent sans envahir, dessinent des climats, installent des transitions, donnent du relief aux silences. Petite note personnelle, forcément : voir Vincent David dans ce contexte, avec cette proximité qui rend l’écoute encore plus attentive, ajoute une dimension particulière. On scrute le complice autant que le musicien, on reconnaît la précision du geste, la manière de laisser la place à la voix, puis de reprendre juste ce qu’il faut d’espace. C’est discret, élégant, et diablement efficace. Bref, le genre de présence qui ne cherche pas à prendre la lumière. Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence entre la femme de scène et l’écrivaine. Sur scène, les personnages ne sont pas expliqués, ils apparaissent. Lola n’est pas seulement une mère qui doute. Elle devient une silhouette nerveuse, drôle, vulnérable, traversée par ce visage qui, comme Olivia Ruiz le dit elle-même, " trahit tout ". Et c’est probablement là que le concert littéraire trouve sa vérité : dans cette incapacité à tricher. " ¡Vamos! " parle d’une mère qui se croit mauvaise parce qu’elle a peur de manquer l’essentiel. Le roman naît d’une statistique vertigineuse : à 15 ans, un enfant aurait déjà passé environ 80 % du temps total qu’il passera avec ses parents. Dit comme cela, c’est une information. Reçu par une mère sur le point de partir en tournée, c’est une déflagration ; Elle rappelle, avec une tendresse qui évite le sucre (la chanson le sel ne cloture pas cette lecture musicale par hasard), qu’il n’y a pas de mauvaise mère quand il y a du doute, de l’amour, du mouvement, et l’envie de réparer. Au moment des remerciements, elle dédicace cette soirée au père de Mathias Malzieu, frontman de DIONYSOS parti la veille. Moment d’émotion parmi d’autres dans cette soirée… " Je m’étais pourtant promis de ne pas chialer… ", mais ces larmes montrent l’implication d’Olivia dans cette soirée et dans l’écriture, cette lecture étant une sorte d’aboutissement. À la fin, reste cette phrase du roman, qui sonne comme une boussole : " Ce ne sont pas seulement nos histoires qui nous font, mon amour. Mais nous qui faisons notre histoire. " C’est peut-être cela, finalement, que ce concert littéraire venait célébrer : la possibilité de ne pas être seulement l’héritier de ses douleurs, de ses fidélités ou de ses fantômes. La possibilité de prendre la route. Avec un enfant, une chanson, un vieux café familial, une ville inconnue, trois accords bien placés, et ce mot qui pousse dans le dos : vamos. (Review et photos réalisées par Djaycee) <<< Retour >>> |